06 AVRIL 1991
PRESSE - TELE 7 JOURS
Mylène Farmer: Pourquoi j'ai tout
changé
Interview par Martine Bourrillon
Première interview de Mylène accordée
à un média pour son retour et la sortie de
l'album L'autre...
Télé 7
Jours : Sa nouvelle coupe de cheveux.
Mylène Farmer : J'ai voulu me changer de tête sans
me transformer. La scène, la période que j'ai
traversée ensuite, ont forcément fait bouger
quelque chose en moi. Inconsciemment. Je me sens bien dans ma coupe de
cheveux. Dans ma tête ? C'est encore difficile à
dire. Disons que je m'émeus moins aujourd'hui de ma
fragilité.
Télé
7 Jours : Une prise de conscience au milieu da sa tournée 89.
Mylène Farmer : Un ami m'a demandé "Pourquoi
chantes-tu ?", j'ai répondu "Pour moi". Il m'a dit, "Moi je
chante pour eux". Dans l'incroyable ferveur dont j'étais
l'objet, j'ai mesuré alors l'attente que le public, les
autres avaient de moi.
Télé
7 Jours : Les critiques pendant le Tour
89 lui reprochant trucage d'émotion, calcul.
Mylène Farmer : J'accepte les critiques qui
essaient de comprendre. Pas celles dont l'auteur, à
l'évidence, ne cherche qu'à se faire plaisir sur
le dos de l'artiste. Calcul ? Quand on cherche
délibérément à se mettre en
danger, sans doute. Mais quand les larmes coulent, c'est
l'émotion qui parle. Et là, quoi que certains
veuillent en penser, on ne triche pas. Je sais ce que j'ai ressenti
chaque soir sur scène. Personne ne pourra me convaincre
d'avoir menti sur ce que j'éprouvais.
Télé
7 Jours : Des frayeurs comprises mais que le coeur n'est pas encore
parvenu à dominer.
Mylène Farmer : On ne guérit jamais de son
enfance. On peut l'analyser, prendre un peu de distance, pardonner. Les
émotions demeurent. Enfouies, mais entières. J'ai
parfois rêvé de revivre sous hypnose, ou
à l'occasion d'une psychanalyse, ces moments forts qui m'ont
marquée. Pour retrouver à l'état brut
l'intensité émotionnelle d'alors. J'ai
hésité. J'hésite encore. Par peur
peut-être. Par crainte aussi d'y perdre ma
créativité.
Télé
7 Jours : Son état d’esprit
après la fin du Tour 89.
Mylène Farmer : On m'avait prévenue :
à la fin d'un spectacle, tous les artistes connaissent un
passage à vide. Le mal de l'artiste, dit-on... C'est sans
doute banal, mais ce n'est pas facile à vivre. Tout
paraît vain. Le succès, les ventes de disques, les
gestes de tous les jours. Je ne sais pas ce que c'est qu'une
dépression, mais je pense que c'est ce que j'ai
vécu là, pendant au moins quatre mois au sortir
de Bercy, cela y ressemble. Cette envie de ne plus bouger, cette
incapacité à vouloir communiquer.
Télé
7 Jours : C'est le travail qui la remet sur pied.
Mylène Farmer : Il faut sans doute ce temps pour se
rassembler. Je ne me suis pas posée la question de savoir si
ce que j'écrivais allait être conforme ou
différent de ce que j'avais fait jusqu'ici. C'est
maintenant, en réalisant mes textes, en écoutant
les chansons de ce nouvel album, que je prends conscience d'une
évolution.
Télé
7 Jours : Le titre de son nouvel album, L’Autre… :
Mylène Farmer : Parce que c'est cela qui est nouveau en moi
: cette ouverture à l'autre. Avant, je disais "je".
Maintenant, je vais à la rencontre...
Télé
7 Jours : Un changement ?
Mylène Farmer : Je ne renie rien de ce que j'ai
fait, ou de ce que j'étais. J'ai simplement moins besoin de
cette fuite en avant.
Télé
7 Jours : La chanson Désenchantée :
Mylène Farmer : Je suis d'une
génération désenchantée.
Rien ne tient, de nos idéaux, de nos espoirs. Pourtant, ce
n'est pas triste. Une énergie, comme une
révolution, la fin des leurres peut-être.
Télé
7 Jours : La fin du clip Désenchantée,
évasion vers l'innocence ?
Mylène Farmer : Pas un retour, une ouverture.
Télé
7 Jours : Toujours la mélancolie.
Mylène Farmer : Parce que j'aime le mot, et
l'état. Je ne vis pas dans le passé, mais je vis
avec mon passé. Je ne m'en délivrerai jamais.
Télé
7 Jours : Souhaite-t-elle vraiement se délivrer de son
passé ?
Mylène Farmer : Peut-être. J'ai moins besoin
aujourd'hui de tout contrôler. J'accepte l'inconnu.
Télé
7 Jours : Son intérêt pour la poésie ou
la peinture.
Mylène Farmer : Pour la première fois,
peut-être, j'ai consenti à me laisser diriger. A
m'ouvrir à des émotions que je ne ressentais pas
d'emblée.
Télé
7 Jours : Jusqu'à vouloir s'essayer elle-même
à tenir le pinceau ?
Mylène Farmer : Mais j'ai renoncé. Pas devant la
nécessité d'apprendre, qui me stimulerait
plutôt, mais à constater que ce n'est pas
là ma forme d'expression.
Télé
7 Jours : Sa collaboration avec Laurent Boutonnat :
Mylène Farmer : Je suis relativement très,
très fidèle. S'il y a une chose à
laquelle je n'ai pas, mais vraiment pas envie de toucher, c'est
à cette coopération. Laurent et moi, nous
connaissons parfaitement notre façon à tous deux
de fonctionner. Nous avons vécu différemment,
mais ensemble, les différentes étapes de notre
cheminement. La création est une démarche
passionnelle, dans laquelle il peut y avoir des crises. Ce sont alors
des crises fructueuses, celles qui font progresser.
Télé
7 Jours : Sa rencontre avec Jean-Louis Murat :
Mylène Farmer : J'aimais son univers, nous nous sommes
écrits. Je n'ai pas non plus l'habitude d'écrire.
J'ai tellement peur que les mots ne sachent pas exprimer ce que je
ressens.
Télé
7 Jours : Son désir de cinéma.
Mylène Farmer : Je rêve de me laisser diriger pas
un texte ou pas un metteur en scène. Ce sera ma prochaine
expérience. J'aimerais aussi me glisser dans la peau d'un
personnage qui ne soit pas du tout moi.
Télé
7 Jours : La suite...
Mylène Farmer : Quand j'ai commencé
Bercy, j'ai déclaré que cette scène
serait sans doute la dernière. Je ne m'interdis pas de me
démentir. Je reviendrai sans doute un jour en
scène. Quand, je n'en sais rien. Pas tout de suite. Ce dont
je suis certaine, c'est de ne pas avoir l'intention d'entrer dans le
cycle un album, une scène etc. Je veux d'abord
vivre d'autres aventures. Le cinéma, le
théâtre, d'autres albums. Si je remonte sur
scène, je veux que cela soit pour y chercher et y offrir
autre chose. Je veux laisser en moi grandir la
nécessité. Le désir.
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